Hommage au père François Marty

 
François Marty 2Le Centre Sèvres doit beaucoup au P. François Marty qui a été l’un des principaux artisans de la réforme des études dans les années 1970. Avec quelques autres enseignants, il a largement contribué à mettre au point le nouveau mode de formation, tel qu’il s’est mis en place avec la création du Centre Sèvres en 1974 ; la nouveauté était assez radicale, pour diverses raisons :
 
 

  • D’abord, la formation n’était plus réservée aux jésuites mais désormais ouverte à d’autres religieux(ses) et à des laïcs ;
  • Ensuite, alors que la formation traditionnelle des jésuites français comprenait successivement les études de philosophie, puis la régence, et enfin les études de théologie, la réforme a consisté à mettre en place deux cycles, le « cycle A » et le « cycle B » : le cycle A devait être un « cycle intégré », avec une forte articulation entre philosophie et théologie ; le cycle B devait conjuguer une expérience apostolique et un travail de théologie. François Marty a longtemps fait partie de l’équipe animatrice de chaque cycle.

Il y a bien sûr eu, depuis lors, des évolutions (notamment parce que l’on a rétabli pour les jésuites français deux années de régence, et parce qu’on a vu se développer, en 1er cycle, un parcours théologique pour les étudiants ayant déjà fait leur philosophie dans d’autres pays). Il reste que le cycle intégré demeure une caractéristique fondamentale de la formation pour un certain nombre d’étudiants, et que l’on mesure les nombreux fruits.

  • La nouveauté du mode de formation a enfin consisté dans l’importance donnée à l’accompagnement personnel des étudiants (avec le tutorat) et dans la mise en place de modes d’évaluation originaux, non pas fondés sur un simple contrôle des connaissances ou sur des examens scolaires, mais sur la préparation de « dossiers de travail » et « dossiers d’habilitation » qui permettent à l’étudiant une reprise personnelle et active du travail effectué pendant l’année.

 

François Marty était lui-même un tuteur exemplaire, et l’on peut garder en mémoire plusieurs traits de son accompagnement : son souci de respecter l’étudiant tel qu’il est, en tenant compte de sa formation antérieure, et en s’efforçant en même temps de lui faire franchir de nouveaux pas ; sa manière d’allier une remarquable bienveillance et une réelle exigence vis-à-vis de l’étudiant ; son encouragement à pratiquer des travaux d’écriture (non seulement pour les dissertations requises, mais aussi, plus librement, pour des notes de lecture ou de réflexion personnelle) ; son invitation à éviter l’enfermement dans une discipline donnée, et à éprouver la fécondité des croisements entre des problématiques de sciences humaines, de philosophie, d’exégèse et de théologie, sans oublier l’esthétique à laquelle il portait un vif intérêt ; son attention, enfin, à recommander un travail personnel sur les Écritures (il avait lui-même des occasions d’animer un groupe biblique, et il attachait une grande importance aux travaux de Paul Beauchamp sur « l’un et l’autre Testament »).

 

Il faut enfin mentionner deux autres aspects du travail accompli par François Marty.

Le premier concerne l’enseignement proprement dit. François Marty a donné de très nombreux cours (en particulier un cours fondamental sur « vérité et communication ») ; il avait sa manière propre d’enseigner : bien qu’ayant des notes, il ne lisait pas un texte rédigé à l’avance, il donnait plutôt l’impression de converser avec les étudiants, et par cette voie il aidait faire un véritable cheminement sur les questions abordées.

Le second aspect est celui de la recherche et de l’écriture. En effet, l’engagement pédagogique de François Marty ne l’a pas empêché de persévérer lui-même dans un travail de recherche (lui-même stimulé, d’ailleurs, par ses contacts avec des universitaires et par la charge qu’il a exercée au service des Archives de philosophie) : c’est ce qui nous a valu les importantes publications qu’il a données dans les dernières décennies, qu’il s’agisse de son fameux livre La bénédiction de Babel, de ses publications sur Kant, ou encore de ses travaux sur la thématique des « sens » dans les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola.

 

Pour toutes ces raisons, son départ nous a beaucoup touchés. Et nous ne pourrons pas mieux lui dire notre gratitude qu’en essayant de mettre en œuvre, pour notre propre compte, cet idéal qu’il a incarné dans sa pratique de la pédagogie et du travail de recherche – avec l’exigence que cela implique, mais aussi avec une grande générosité, et avec une constante bienveillance vis-à-vis des étudiants comme vis-à-vis des autres enseignants, une bienveillance à la mesure du respect qui est dû à toute personne et de la confiance qu’on doit lui porter pour sa propre croissance dans la vie de l’esprit… et dans la vie tout court.

 

Michel Fédou sj