Sur un livre récent, « Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie ». L’analyse de Patrick Verspieren, membre du département Ethique biomédicale du Centre Sèvres : « Se laisser embarquer dans l’euthanasie, au risque de s’y habituer. »

 

Voir aussi le Blog animé par le département Ethique biomédicale sur le site du journal La Croix : « Avec soin… La bioéthique pour quelle humanité ? »              

 

 

 Se laisser embarquer dans l’euthanasie, au risque de s’y habituer

 

« Le titre de l’ouvrage du Dr Corinne Van Oost sonne comme une provocation[1]. Ce n’est cependant pas un plaidoyer en faveur de l’euthanasie, déclare l’auteur dans l’interview accordé à La Croix ; le titre aurait pu être : « Le risque de l’euthanasie[2] ». Il aurait favorisé une autre lecture. Des raisons commerciales ont sans doute contribué à imposer un titre plus racoleur.

 

Corinne Van Oost pratique l’euthanasie « pour éviter un maximum d’euthanasies effectives ». Ainsi peut-on schématiquement résumer un argument majeur de son livre. Responsable d’une Unité de soins palliatifs en Belgique, pays qui a dépénalisé sous conditions l’euthanasie en 2002, elle est animée par le souci d’éviter de « se murer dans une forteresse » et de se couper des malades, de plus en plus nombreux, qui en fin de vie demandent l’euthanasie. A ceux-ci elle donne même une certaine priorité, de manière à les accompagner, leur offrir une écoute et des soins appropriés qui les aideront, espère-t-elle, à trouver du sens à leur vie et à retirer leur demande de mort. L’euthanasie serait « un échec ». Cet échec, assumé à l’avance, serait alors vécu « douloureusement », mais sans trouble ni culpabilité. Si le malade persiste dans sa demande, il est exclu de l’abandonner et de « se dérober ». Cela fait partie du contrat conclu entre ce médecin et ses patients. De nombreux exemples en sont donnés.

 

Le déni d’un interdit moral majeur

Corinne Van Oost ne sort pas indemne de ces gestes de mort qu’elle pratique elle-même, sans déléguer à d’autres ce « sale boulot ». « Le geste me blesse toujours », écrit-elle. Mais posant de tels gestes depuis 2003, ne perd-elle pas progressivement le sens de la transgression que représente tout acte de mort volontairement donnée ? « Je reconnais que pratiquer l’euthanasie, c’est risquer de s’y habituer ». Le livre montre que le risque est bien réel.

 

Chaque euthanasie est « véritablement le lieu de Gethsémani, écrit-elle. – Je voudrais que cela puisse ne pas arriver. » Comment expliquer alors la complaisance avec laquelle, à la fin de l’ouvrage, elle décrit une célébration au cours de laquelle l’euthanasie est pratiquée, en présence de la famille et d’un prêtre, après avoir allumé une bougie et lu un poème ? Comment expliquer qu’elle propose de généraliser de telles cérémonies, et appelle les prêtres à dépasser leurs préjugés pour célébrer ainsi la vie de celui ou celle qui va mourir et légitimer du même coup la demande de mort et le geste létal ?

 

En refermant ce livre, on ne peut éviter de s’interroger sur la visée de l’auteur. N’est-ce pas finalement une légitimation personnelle qui est recherchée ? Une confirmation de l’affirmation surprenante qu’il n’y a plus guère lieu, même chez les catholiques, de reconnaître à propos de cette forme d’homicide qu’est l’euthanasie un interdit moral majeur ? L’essentiel pour un médecin, selon le livre, serait d’écouter ses malades et de décider en conscience. L’auteur ne paraît pas percevoir les dangers d’un enfermement dans une relation compassionnelle avec le patient et de l’oubli des limites mises à son pouvoir par la tradition éthique de sa profession.

 

Il n’est pas aisé d’aller jusqu’au bout d’un déni. Comment poursuivre une pratique qui comprend – si l’on n’a pas peur des mots – le fait de tuer des malades, sans chercher à se faire approuver par le plus grand nombre, ni sans recourir à une tentative de banalisation de tels actes ? Comment affirmer, par exemple, « dans l’euthanasie, ce n’est pas moi qui tue mon patient, c’est la maladie[3] » ?

 

La loi et le changement des mentalités

Corinne Van Oost décrit sa trajectoire et son expérience personnelles. Son livre n’a pas pour objectif d’analyser les répercussions socioculturelles du changement de la législation belge en 2002. Or, une telle réflexion est aujourd’hui capitale dans le contexte français actuel.

 

Il est de fait surprenant de constater qu’en moins de douze ans bien des convictions et des comportements ont changé en Belgique. Corinne Van Oost n’est pas la seule à avoir opéré un véritable retournement. Nombreux sont les médecins et infirmières de soins palliatifs, et parmi eux des catholiques convaincus, à avoir fait de l’euthanasie un acte médical, un complément des soins palliatifs, La fédération flamande de soins palliatifs a même forgé l’expression de « soins palliatifs intégraux » où l’euthanasie a sa place en cas d’échec des soins palliatifs.

 

La loi autorise, du moins ne pénalise pas, si certaines conditions sont respectées. Des objections morales tombent alors ! Telle est la grande faiblesse de nombre de sociétés occidentales, qui en viennent vite à confondre le moral et le légal. De plus, ce qui n’est plus condamné par la loi devient assez vite l’objet d’un « droit ». Corinne van Oost le conteste, le regrette, et le constate ! Et cela influe sur sa propre attitude. Elle ne veut pas écarter les patients qui formulent cette exigence et qu’elle pense pouvoir aider, quitte à s’incliner finalement devant leur revendication. Ce faisant, sans doute malgré elle, elle contribue à faire entrer l’euthanasie dans les mœurs du pays où elle exerce.

 

On voit même apparaître en Belgique la notion la notion d’un droit au soulagement de toute souffrance, que la médecine serait sommée d’honorer, fût-ce en provoquant la mort. En témoigne le cas dramatique de ce détenu jugé non responsable de crimes commis, pour lequel l’euthanasie a été envisagée en raison de ses souffrances psychiques … et des déficiences des institutions psychiatriques où il était interné. L’euthanasie serait-elle devenue le dernier recours pour toute forme de souffrance, en déliant les autres institutions de leur responsabilité ? Quel rôle fait-on alors jouer à la médecine : celui d’épargner à la société le souci du soutien de ses membres les plus fragiles, en provoquant leur disparition ? Jusqu’où irait alors la médicalisation de l’existence ? Et que devient dans la société le sens de la solidarité avec les plus vulnérables ?

 

« Albertine m’a embarquée avec elle »

Les professionnels de santé feraient bien de méditer le premier cas dont Corinne Van Oost fait le récit. « Albertine m’a embarquée avec elle », est-il écrit en conclusion de ce premier chapitre. Plusieurs fois dans le livre, surgit le souvenir de cette femme, de cette première malade à avoir été euthanasiée par l’auteur. La première fois ! A écouter de nombreux médecins, on découvre l’importance des réactions personnelles à cette « première fois ». Dans le livre, on pressent que cette première fois, le seul cas d’euthanasie en 15 ans d’après ce qui est écrit, a joué un rôle important dans l’acceptation des demandes d’euthanasie une fois adoptée la nouvelle législation. D’autres médecins réagissent différemment : « plus jamais cela ! ». Mais une chose est sûre. À se laisser « embarquer » une première fois, on est en danger de se laisser entraîner d’autres fois, soit que les réactions au premier acte n’aient pas été jugées trop déstabilisantes, soit que soit éprouvé le besoin de légitimer le bien-fondé de cette première transgression.

 

Provoquer la mort, délibérément, n’est pas sans risque pour le médecin lui-même, à commencer par le risque de s’y habituer, et de perdre le sens de la transgression que représente tout homicide.

 

Patrick VERSPIEREN sj

 



[1] Corinne Van Oost, Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie, Presses de la Renaissance, 2014.

[2] La Croix, 15 septembre 2014, p. 18.

[3] Corinne Van Oost, op. cit., p. 81.