Sur le livre de Farhad Khosrokhavar, « Radicalisation »

Ce livre est probablement l’un des meilleurs qui soit pour aider à comprendre les phénomènes de radicalisation que connaissent nos sociétés, notamment à travers l’islamisme. A la différence de tant d’ouvrages suscités par les événements de janvier 2015 à Paris et écrits dans une précipitation toute commerciale, celui-ci fut publié fin 2014… L’auteur, directeur de recherches à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, sociologue et philosophe de formation, nous livre une analyse informée à la fois par une parfaite connaissance des études disponibles et par ses propres enquêtes de terrain, ainsi celles effectuées dans les prisons auprès de jeunes détenus musulmans.

 

Il analyse les phénomènes de radicalisation dans leur dimension historique (l’anarchisme des XIXe et début XXe siècles, le terrorisme des années 70 en Europe), leur diversité d’expressions (sans oublier l’extrême droite avec le norvégien Anders Breijvik), les situations d’exclusion sociale (qui concernent aussi les « Petits Blancs » des quartiers difficiles), les phénomènes de victimisation et d’anomie propices à un endoctrinement, en particulier dans les prisons.

 

Il montre aussi comment des classes moyennes « intégrées », pourvues de toutes les qualifications universitaires, éprouvent un mal être, avec une perte de sens ou un rejet des valeurs de la société « libérale », qui les tourne vers un romantisme révolutionnaire. Les situations de désintégration ou d’exclusion sociale sont le premier terrain de la radicalisation.

 

Contrairement à bien des idées reçues, c’est sur un fond d’inculture et d’ignorance quasi-totale du Coran que se développe le Jihad ; avec cette observation inattendue, que, dans l’écrasante majorité des cas, le fondamentalisme est une barrière à la radicalisation, dans la mesure précisément où il inscrit l’individu dans un groupe, certes sectaire, mais régi par des normes rigoureuses dont il ne va pas chercher à sortir.

 

Remarquable par ses qualités d’analyse et de réflexion, ce livre interroge en fin de compte nos sociétés sur l’exercice de la citoyenneté. Ce n’est pas son moindre mérite aujourd’hui…
 
Henri Laux

 

Farhad Khosrokhavar, Radicalisation, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2014, 192 p.