L’Occident déchristianisé est-il capable de comprendre le renversement provoqué par 50 ans de recherche sur les religions chinoises ?

John Lagerwey 2021 portrait
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Le 19 octobre dernier, l’Institut Ricci a rendu hommage le temps d’une journée au grand sinologue disparu il y a un an, Léon Vandermeersch. A partir de son étude de la divination et de la naissance de l’écriture en Chine ancienne, il a mené une réflexion de fond sur les différences entre rationalités occidentale et chinoise, qualifiées respectivement de « téléologique » et « morphologique ». La journée a permis d’évoquer son apport à la compréhension de la Chine et, surtout, de convaincre les participants qu’il faudrait un colloque plus substantiel qui permettrait une évaluation approfondie de cet apport.

La même semaine a eu lieu la première des cinq séances d’Approches croisées : trois heures intenses centrées sur des sujets où christianisme et taoïsme – et parfois bouddhisme tibétain et judaïsme – ont été comparés de manière inédite. Elle se poursuivra le 13 décembre sur le rapport métaphorique entre Ciel et Terre. Lorsque les Jésuites en Chine ont décidé d’appeler Dieu « Seigneur du Ciel », comment cela pouvait-il s’entendre dans le pays où l’empereur était désigné « Fils du Ciel » ?

Ces événements et ceux qui vont suivre émanent de ma conviction profonde que l’Occident et la Chine continueront leur dialogue de sourds si l’on ne met pas au cœur des échanges leurs traditions religieuses respectives. On a commencé, à tort, par ne voir dans le confucianisme qu’une philosophie, en adoptant le mépris des Confucéens des XVI-XVIIème siècles pour le bouddhisme et le taoïsme. Cette vision de la Chine a été complètement renversée par cinq décennies de recherche sur les religions chinoises, mais l’Occident déchristianisé est-il capable de comprendre ce renversement ?

Le cours d’histoire des religions chinoises donné cette année à l’Institut Ricci fournit l’arrière-plan indispensable pour comprendre la « forme véritable » de l’histoire chinoise, y compris à l’époque contemporaine. Ainsi, je viens d’apprendre, en lisant un article de 1988 de Wang Huning, l’idéologue du Parti depuis trente ans, que je partageais sans le savoir son idée qu’en Chine, contrairement à l’Occident, il n’y a jamais eu de séparation de l’Eglise et de l’Etat[1]. Traduit en d’autres termes, ces dispositifs institutionnels différents représentent un aspect du monisme chinois et du dualisme occidental – sujet d’une Approche croisée prévue pour le mois d’avril prochain. Le monisme en Chine aujourd’hui se présente surtout sous forme de nationalisme téléguidé par le Parti : « Aujourd’hui, un patriotisme hélas de plus en plus souvent teinté d’une agressivité revendiquée tient lieu de religion nationale »[2].

Je vous donne rendez-vous à l’Institut pour nos prochains débats à ce sujet.

John Lagerwey, directeur de l’Institut Ricci Paris

[1] https://legrandcontinent.eu/fr/2022/10/08/la-structure-changeante-de-la-culture-politique-chinoise-selon-wang-huning/.

[2] Voir l’entretien du Jésuite Benoît Vermander dans LaCroix.com le 14 octobre 2022

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