Tribune : « Les sciences humaines sont indispensables à la réflexion sur les abus, la liturgie ou la place des femmes »

Cours de sciences humaines
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Tribune de 40 enseignants membres des facultés de théologie et de philosophie au Centre Sèvres

Dans ces temps difficiles, l’Église catholique met beaucoup d’espoir dans le Synode sur la synodalité. Nous sommes nombreux à en attendre des propositions et des décisions fortes pour l’avenir. Mais les fruits seront à la mesure de notre capacité à imaginer des manières nouvelles d’échanger nos expériences dans le respect d’autrui, à progresser dans l’expression de nos idées mais aussi dans l’écoute, à partager en acceptant de nous laisser toucher par la parole de l’autre.

Enseignant dans les deux facultés de philosophie et de théologie du Centre Sèvres, nous nous sommes mis au travail en nous demandant comment une telle institution s’en trouve relancée dans sa vocation à former des acteurs de l’Église. Le synode a retenti pour nous comme un appel à prendre conscience de ce qui marque déjà notre manière de faire, à la partager et à nous interroger sur ce qui pourrait nous aider à la rendre davantage synodale. Ce sont ces éléments de réflexion que nous vous partageons ; ils pourront constituer une contribution – modeste – à cette mission qui, peut-être, sera remise en chantier par le synode.

L’échange quotidien entre clercs et laïcs

Depuis sa fondation en 1974, le Centre Sèvres-Facultés jésuites de Paris forme des jésuites, mais pas exclusivement. Son projet, ancré dans l’esprit de la pédagogie ignatienne, s’est voulu d’emblée ouvert à une pluralité de publics. Les fondateurs étaient conscients que les futurs prêtres, religieuses et religieux bénéficieraient de l’échange quotidien avec des laïcs, hommes et femmes, et réciproquement. Aujourd’hui, les femmes représentent un tiers de nos étudiants, de même que celles et ceux qui ne relèvent pas de la vie religieuse. Le corps enseignant s’est également féminisé et laïcisé. La formation dispensée tient compte de la nécessité, pour des futurs acteurs de l’Église, non pas seulement d’acquérir des savoirs, mais de développer un ensemble de compétences, notamment une manière chrétienne d’être au monde où nous apprenons les uns des autres. Voilà qui, sans doute, nous met sur le chemin d’une pratique synodale.

Une intuition a présidé à la fondation du Centre Sèvres : des personnes appelées à écouter, confesser, transmettre, donner les sacrements, animer une communauté, accompagner des jeunes, des êtres fragiles ou en grande souffrance ne peuvent être formées uniquement par l’acquisition d’un savoir. La pédagogie du Centre Sèvres se veut respectueuse du progrès propre à chacun, elle valorise l’écoute du professeur mais également des autres étudiants, la liberté dans l’appropriation des questions et la recherche fraternelle de l’expression de la vérité. Elle privilégie non pas l’accumulation des connaissances et la domination intellectuelle mais la capacité à se laisser enseigner par d’autres cheminements de vie, d’intelligence et de foi.

Remise à l’honneur de la « disputatio »

Ce projet nécessite d’envisager autrement les différentes étapes de la formation académique que sont les cours, les séminaires et les examens. Comme il se doit en terre ignatienne, à côté des cours magistraux, les exercices sont très valorisés. Les étudiants sont invités à prendre spontanément la parole en séminaire, s’entraîner à discuter et écouter. Nous avons remis à l’honneur la disputatio, exercice universitaire longtemps pratiqué dans les collèges jésuites qui consiste à échanger des arguments contradictoires de manière respectueuse, en reformulant la pensée de l’adversaire. L’examen de fin d’année consiste, de la part de l’étudiant, à construire des « propositions » qui rendent compte de sa capacité à élaborer une réflexion dialectique et personnelle à partir de ce qu’il a appris. L’exercice n’est pas simplement une forme d’acquisition de connaissances, c’est la voie pour une transformation de soi avec les autres et pour eux.

Notre pratique exige que la philosophie joue un rôle particulier dans la formation. Elle n’est pas conçue comme une préparation à la théologie mais comme un lieu privilégié où aborder les questions de l’Église en autonomie et en dialogue avec le champ théologique et l’enseignement magistériel. Nous sommes convaincus que les sciences humaines sont également indispensables à la réflexion sur la place des femmes, les ministères, les abus sexuels et spirituels, la liturgie. Cette année, un séminaire de recherche sur le pardon est animé par un philosophe et une psychologue, il permet d’en questionner la possibilité, les conditions, l’efficacité, le rituel. Cette réflexion est indispensable pour imaginer en théologie la possible reconfiguration du sacrement de réconciliation.

C’est en s’éloignant de Jérusalem, c’est-à-dire du lieu brûlant de leur expérience, que les voyageurs en route vers Emmaüs commencent à échanger et s’interroger sur les événements qui viennent de les frapper. C’est dans l’écart, voire la distance, dans le dialogue sans acrimonie et sans crainte qu’une réflexion libre peut commencer à rencontrer le Christ. Au Centre Sèvres, nous sommes convaincus que la méthode des pèlerins d’Emmaüs est celle de la synodalité espérée aujourd’hui dans l’Église. Mais elle n’a rien d’évident et nécessite autant une disposition intérieure que des dispositifs adéquats.

Voir la tribune sur le site de La Croix

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