« Que la tristesse est presque toujours inutile ainsi contraire au service du Saint Amour » – Saint François de Sales

Saint François de Sales

Extrait du Traité de l’Amour de Dieu (1616), livre XI, chap. XXI (La Pléiade, p. 941-945).

On ne peut enter un greffe de chêne sur un poirier tant ces deux arbres sont de contraire humeur l’un à l’autre : on ne saurait, certes, non plus enter l’ire, ni la colère, ni le désespoir sur la charité, au moins serait-il très difficile. Pour l’ire, nous l’avons vu au discours du zèle ; pour le désespoir, sinon qu’on le réduire à la juste défiance de nous-mêmes, ou bien au sentiment que nous devons avoir de la vanité, faiblesse et inconstance des faveurs, assistances et promesses du monde, je ne vois pas quel service le divin amour en peut tirer.

Et quant à la tristesse, comme peut-elle être utile à la sainte charité, puisque entre les fruits du Saint Esprit la joie est mise en rang joignant la charité ? Néanmoins, le grand apôtre dit ainsi : La tristesse qui est selon Dieu opère la pénitence stable en salut ; mais la tristesse du monde opère la mort. Il y a donc une tristesse selon Dieu, laquelle s’exerce, ou bien par les pécheurs en la pénitence, ou par les bons en la compassion pour les misères corporelles du prochain, ou par les parfaits en la déploration, complainte et condoléance pour les calamités spirituelles des âmes. Car David, saint Pierre, la Madeleine, pleurèrent pour leurs péchés ; Agar pleura voyant son fils presque mort de soif ; Jérémie sur la ruine de Jérusalem ; Notre Seigneur sur les Juifs et son grand Apôtre, gémissant dit ces paroles : Plusieurs marchent, lesquels je vous ai souvent dit, et le vous dis derechef en pleurant, qui sont ennemis de la Croix de Jésus-Christ.

Il y a donc une tristesse de ce monde, qui provient, pareillement de trois causes : car

  1. elle provient quelquefois de l’ennemi infernal, qui par mille suggestions tristes, mélancoliques et fâcheuses, obscurcit l’entendement, alangourit la volonté et trouble tout l’âme ; et comme un brouillard épais remplit la tête et la poitrine de rhume, et par ce moyen rend la respiration difficile et met en perplexité le voyageur, ainsi le malin remplissant l’esprit humain de tristes pensées, il lui ôte la facilité d’aspirer en Dieu, et lui donne un ennui et découragement extrême, afin de le désespérer et le perdre. On dit qu’il y a un poisson nommé pêcheteau et surnommé diable de mer, qui, émouvant et poussant çà et là le limon, trouble l’eau tout autour de soi pour se tenir en icelle comme dans une embûche, dès laquelle, soudain qu’il aperçoit les pauvres petits poissons, il se rue sur eux, les brigande et les dévore ; d’où peut-être est venu le mot de pêcher en eau trouble, duquel on use communément. Or c’est de même du diable d’enfer comme du diable de mer ; car il fait ses embûches dans la tristesse, lorsqu’ayant rendu l’âme troublée par une multitude d’ennuyeuses pensées jetées çà et là dans l’entendement, il se rue par après sur les affections, les accablant de défiances, jalousies, aversions, envies, appréhensions superflues des péchés passés, et fournissant une quantité de subtilités vaines, aigres et mélancoliques, afin qu’on rejette toutes sortes de raisons et consolations.
  2. La tristesse procède aussi d’autres fois de la condition naturelle, quand l’humeur mélancolique domine en nous ; et celle-ci n’est pas voirement vicieuse en soi-même, mais notre ennemi pourtant s’en sert grandement pour ourdir et tramer mille tentations en nos âmes. Car, comme les araignées ne font jamais presque leurs toiles que quand le temps est blafastre et le ciel nubileux, de même cet esprit malin n’a jamais tant d’aisance pour tendre les filets de ses suggestions ès esprits doux, bénins et gais, comme il en a ès esprits mornes, tristes et mélancoliques ; car il les agite aisément de chagrins, de soupçons, de haines, de murmurations, censures, envies, paresse et d’engourdissement spirituel.
  3. Finalement il y a une tristesse que la variété des accidents humains nous apporte. Quelle joie puis-je avoir, disait Tobie, ne pouvant voir la lumière du ciel. Ainsi fut triste Jacob sur la nouvelle de la mort de son Joseph, et David pour celle de son Absalon. Or cette tristesse est commune aux bons et aux mauvais : mais aux bons elle est modérée par l’acquiescement et résignation en la volonté de Dieu, comme on vit en Tobie, qui de toutes les adversités dont il fut touché rendit grâces à la divine Majesté ; et en Job, qui en bénit le nom du Seigneur ; et en Daniel, qui convertit ses douleurs en cantiques. Au contraire, quant aux mondains, cette tristesse leur est ordinaire, et se change en regrets, désespoirs, et étourdissement d’esprit : car ils sont semblables aux guenons et marmots, lesquels sont toujours mornes, tristes et fâcheux au défaut de la lune ; comme au contraire, au renouvellement d’icelle, ils sautent, dansent et font leurs singeries. Le mondain est hargneux, maussade, amer et mélancolique au défaut des prospérités terrestres, et en l’affluence il est presque toujours bravache, esbaudi et insolent.

Certes la tristesse de la vraie pénitence ne doit pas tant être nommée tristesse que déplaisir, ou sentiment et détestation du mal : tristesse qui n’est jamais ni ennuyeuse ni chagrine ; tristesse qui n’engourdit point l’esprit, ains qui le rend actif, prompt et diligent ; tristesse qui n’abat point le cœur, ains le relève par la prière et l’espérance, et lui fait faire les élans de la ferveur de dévotion ; tristesse à laquelle, au fort de ses amertumes, produit toujours la douceur d’une incomparable consolation, suivant le précepte du grand saint Augustin : Que le pénitent s’attriste toujours, mais que toujours il se réjouisse de sa tristesse, « La tristesse », dit Cassien, qui opère la solide pénitence et l’agréable repentance, de laquelle on ne se repend jamais, elle « est obéissante, affable, humble, débonnaire, suave, patiente, comme étant issue et descendue de la charité : si que s’étendant à toute douleur de corps et contrition d’esprit, elle est, en certaine façon, joyeuse, animée et revigorée de l’espérance de son profit ; elle retient toute la suavité de l’affabilité et longanimité, ayant en elle-même les fruits du Saint-Esprit que le saint Apôtre raconte : Or les fruits du Saint-Esprit sont charité, joie, paix, longanimité, bonté, bénignité, foi, mansuétude, continence ». Telle est la vraie pénitence, et telle la bonne tristesse, qui certes n’est pas proprement triste ni mélancolique, ains seulement attentive et affectionnée à détester, rejeter et empêcher le mal du péché pour le passé et pour l’avenir. Nous voyons aussi maintes fois des pénitences fort empressées, troublées, impatientes, pleureuses, amères, soupirantes, inquiètes, grandement âpres et mélancoliques, lesquelles enfin se trouvent infructueuses et sans suite d’aucun véritable amendement, parce qu’elles ne procèdent pas des vrais motifs de la vertu de pénitence, mais de l’amour-propre et naturel.

La tristesse du monde opère la mort, dit l’Apôtre : Théotime, il la faut donc bien éviter et rejeter, selon notre pouvoir. Si elle est naturelle, nous la devons repousser, contrevenant à ses mouvements, la divertissant par exercices propres à cela, et usant des remèdes et façon de vivre que les médecins mêmes jugeront à propos. Si elle provient de tentation, il faut bien découvrir son cœur au père spirituel, lequel vous prescrira les moyens de la vaincre, selon ce que nous en avons dit en la quatrième partie de l’Introduction à la vie dévote. Si elle est accidentelle, nous recourrons à ce qui est marqué au huitième Livre, afin de voir combien les tribulations sont aimables aux enfants de Dieu, et que la grandeur de nos espérances en la vie éternelle doit rendre presque inconsidérables tous les événements passagers de la temporelle.

Au reste, parmi toutes les mélancolies qui nous peuvent arriver, nous devons employer l’autorité de la volonté supérieure pour faire tout ce qui se peut en faveur du divin amour. Certes, il y a des actions qui dépendent tellement de la disposition et complexion corporelle, qu’il n’est pas en notre pouvoir de les faire à notre gré ; car un mélancolique ne saurait tenir ni ses yeux, ni sa parole, ni son visage en la même grâce et suavité qu’il aurait s’il était déchargé de cette mauvaise humeur ; mais il peut bien, quoique sans grâce, dire des paroles gracieuses, bonteuses et courtoises, et, malgré son inclination, faire par raison les choses convenables, en paroles et en œuvres de charité, douceur et condescendance. On est excusable de n’être pas toujours gai, car on n’est pas maître de la gaieté pour l’avoir quand on veut ; mais on n’est pas excusable de n’être pas toujours bonteux, maniable et condescendant, car cela est toujours au pouvoir de notre volonté et ne faut sinon se résoudre de surmonter l’humeur et l’inclinaison contraire.