Attachement et détachement – extraits de « Le Milieu divin » Pierre Teilhard de Chardin

Attachement et détachement – extraits de « Le Milieu divin » Pierre Teilhard de Chardin
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[Pause spirituelle]

LIVRE Teilhard Le milieu divinPierre Teilhard de Chardin, Le Milieu divin (extraits)

Vue d’ensemble sur l’ascétique chrétienne. 1. Attachement et détachement

[…]

a. Développez-vous d’abord, dit le Christianisme au chrétien.

Ce premier temps de la perfection chrétienne n’est généralement pas mis en évidence dans les ouvrages spirituels. Soit que son existence paraisse trop évidente aux auteurs pour qu’ils jugent nécessaire d’en parler, — soit que son exercice leur semble relever d’une activité trop « naturelle », ou même trop dangereuse pour qu’il soit opportun d’y insister, ils le taisent ou ils le supposent. C’est un tort et une lacune. Bien que facilement compris par la majorité des hommes, bien que commun, dans le fond, à toute morale laïque ou religieuse, le devoir du perfectionnement humain a été, comme tout l’Univers, repris, refondu, surnaturalisé, dans le Royaume de Dieu. C’est un devoir proprement chrétien que de grandir, même devant les hommes, et de faire fructifier ses talents, même naturels. C’est une perspective essentiellement catholique de regarder le Monde comme mûrissant — non seulement dans chaque individu ou chaque nation, mais dans la totalité même du genre humain une puissance spécifique de connaître et d’aimer dont le terme transfiguré est la Charité, mais dont les racines et la sève élémentaire sont la découverte et la dilection de tout ce qui est vrai et beau dans la Création. Nous l’avons expliqué tout au long en parlant de la valeur chrétienne de l’action ; mais c’est ici le lieu de s’en souvenir : l’effort humain, jusqu’en ses domaines inexactement appelés profanes, doit prendre, dans la vie chrétienne, la place d’une opération sainte et unissante. Il est la collaboration, tremblante d’amour, que nous prêtons aux mains divines occupées a nous parer et à nous préparer (nous et le Monde) pour l’union finale à travers le sacrifice. Ainsi compris, les soins de l’achèvement et de l’embellissement personnels ne sont qu’un don commencé. Et voilà pourquoi, insensiblement, l’attachement aux créatures qu’ils paraissent manifester, se fond en un complet détachement.

b. « Et quand vous aurez quelque chose, dit le Christ dans l’Évangile, quittez-le et suivez-moi. »

Jusqu’à un certain point le fidèle qui, ayant compris le sens chrétien du développement, aura travaillé à se faire et à faire le Monde pour Dieu, n’aura presque pas besoin d’entendre ce deuxième commandement pour commencer à lui obéir. Ne s’est-il pas déjà quitté, en même temps qu’il prenait possession de lui-même, celui qui n‘a cherché, en conquérant la Terre, qu’à soumettre un peu plus de Matière à l’Esprit ? Et celui-là aussi qui, se refusant à la jouissance, au moindre effort, à la possession paresseuse des choses et des idées, s’est avancé courageusement sur la voie du travail, du renouvellement intérieur, de l’élargissement et de la sublimation sans trêve de son idéal ? Et celui-là encore, qui, pour un plus grand que lui, famille à entretenir, pays à sauver, vérité à découvrir , cause à défendre, a donné son temps, sa santé ou sa vie ? Tous ceux-là, parce qu’ils montent fidèlement le plan de l’effort humain, passent d’une manière continuelle et continue de l’attachement au détachement.

Il y a pourtant deux formes réservées de renoncement que le chrétien n’abordera que sur une invitation ou un ordre précis de son Créateur. Nous voulons dire la pratique des conseils évangéliques et l’usage des diminutions que ne justifie pas la poursuite d’un bien supérieur nettement déterminé.

Pour ce qui regarde les premiers, on ne saurait nier que la vie religieuse (qui a été trouvée, et est encore pratiquée en dehors du christianisme) puisse être une efflorescence normale, « naturelle », de l’activité humaine en quête de vie plus haute. Il

reste cependant que la pratique des vertus de pauvreté, chasteté, obéissance, représente un début d’évasion hors des sphères normales de l’Humanité terrestre, procréante et conquérante ; et que, à ce titre, sa généralisation attendait, pour être licite, un « Duc in Altum », authentiquant les aspirations qui mûrissaient dans l’âme humaine. Cette autorisation du Maître des choses, elle a été donnée une fois pour toutes dans l’Évangile. Mais elle doit être entendue en outre individuellement, par ceux qui en bénéficient : c’est « la vocation ».

Dans l’usage des forces de diminution, plus clairement encore, l’initiative revient entièrement à Dieu. L’Homme peut et doit hiérarchiser et libérer, par quelque pénitence, ses puissances inférieures. Il peut et doit se sacrifier à un intérêt majeur qui le réclame. Mais il n’a pas la permission de se diminuer pour se diminuer. La mutilation volontaire, même conçue comme une méthode de libération intérieure, est un crime contre l’être et le Christianisme l’a formellement condamnée. La plus assurée doctrine de l’Église est que notre devoir, à nous, créatures, est de chercher à vivre toujours plus, par les plus hautes parties de nous-mêmes, conformément aux aspirations de la vie présente. Ceci seul nous regarde. Tout le reste appartient à la Sagesse de Celui qui seul sait faire sortir, de toute mort, une autre vie.

 

extrait de Le milieu divin, essai de vie intérieure (paru en 1993)

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