Trois questions à Etienne Grieu, nouveau président du Centre Sèvres

Alors que vous prenez vos fonctions comme président, pourriez-vous nous donner votre vision de la mission du Centre Sèvres vis-à-vis de l’Eglise et de la société ?

Avec plusieurs autres institutions en France, nous sommes engagés sur ce beau chantier d’une formation à l’intelligence de la foi et du monde qui veut assumer les exigences d’un cadre universitaire. Sans vouloir dramatiser quoi que ce soit, il me semble qu’on peut parler de cette mission comme d’un combat. Un combat que nous partageons d’ailleurs avec beaucoup d’autres lieux de formation, qu’ils relèvent ou non de l’Église. Car c’est d’abord un combat en faveur de l’intelligence et du questionnement de la raison, par opposition aux réflexes qui poussent à aller vers des idées courtes et des solutions trop rapides. Ce combat, nous le partageons avec tous ceux qui veulent écouter ce que les cultures cherchent à dire, qui pensent que l’être humain se déploie dans les questions qu’il pose et dans l’audace qu’il a d’explorer des champs qui lui sont inconnus.

Mais c’est aussi le combat de l’Église. Celle-ci fait le pari que la foi gagne à se confronter aux exigences de la raison, c’est-à-dire à devoir se risquer à la parole, à s’expliquer, à entendre des objections et des difficultés et à les prendre au sérieux, en cherchant toujours à rendre compte, avec des moyens souvent bien modestes, de ce qui lui est donné et qui la dépasse largement. Nous avons la conviction que le questionnement de l’intelligence, non seulement ne ferme pas au mystère, mais au contraire, y ouvre.

Comment la foi peut-elle « trouver son compte » dans un dialogue avec la raison ?

Avec l’Église, nous avons également la conviction – et c’est le lieu d’un autre combat – que l’intelligence peut gagner à prendre au sérieux la foi ; qu’elle s’honore à ne pas la traiter comme une paresse de l’esprit, mais au contraire, comme une forme d’engagement, comme un risque pris, dans laquelle un sujet s’expose en faisant confiance à un autre. L’intelligence qui ne s’engagerait jamais risquerait fort de tourner en rond, et même si elle déploie un jeu impressionnant de références, elle ne fait entendre que des choses déjà dites, et finalement, ne résonne d’aucun appel, ne bruisse d’aucune voix qui s’adresse véritablement à quelqu’un, ne parle à personne. Les croyants, même s’ils ne sont pas les seuls dans cette bataille, ont quelque chose à faire entendre ici. L’université, comme toute figure de l’humanité, connaît aussi la tentation. Sa plus grande tentation – et donc aussi sans doute, la nôtre – est peut-être de vouloir produire une science pure, débarrassée de toutes les traces de doigts que l’humanité laisse autour d’elle. Or, c’est précisément dans ces empreintes qu’une quête de sens se fait jour, et l’intelligence alors, peut s’ouvrir à ce qu’elle ne maîtrise pas.

On pourrait citer à partir de là un troisième lieu de combat dans lequel nous sommes engagés, peut-être le moins facile à percevoir et à mener. C’est un combat pour que l’effort de l’intelligence se laisse visiter par la fraîcheur de l’Évangile. Cela nous amène sans doute avant tout à vivre et habiter des tensions ; tension entre la rigueur de la raison qui doit tenir ses comptes, et la surabondance de la grâce ; tension entre la simplicité de la foi et la complexité des langages du monde ; tension encore plus radicale entre la croix, où tout effort d’élaboration semble être réduit à néant, et la culture, qui ne cesse de produire des formes nouvelles. C’est sans doute en creusant ce type de questions que nos facultés de théologie et de philosophie peuvent envisager de rejoindre ceux qui jamais ne fréquentent les universités, ceux pour qui l’école a été un cauchemar ou une porte fermée ; et même peut-être pourrons-nous apprendre de la part de ceux-là. Il y a là un rendez-vous évangélique de premier ordre pour les lieux de formation universitaire, dont nous faisons partie.

Concrètement comment cela se traduit-il au Centre Sèvres ?

Ces combats, bien que je les aie présentés de manière assez théorique, passent par des choses très pratiques. Par exemple par une manière de travailler ensemble et de se parler les uns aux autres, enseignants, étudiants, salariés, partenaires, ils passent aussi par une pédagogie, par une manière d’évaluer le travail produit, par un mode de décision, bref, par la forme que prend le travail dans ces murs. Et nous savons bien que tout cela est régulièrement à remettre sur le métier ; nous en avons particulièrement conscience ces temps-ci où nous sommes plongés dans le gros chantier d’une révision de notre pédagogie.

Ces trois combats, nous les menons avec ce que nous sommes, qui nous a formés et structurés. Beaucoup d’entre nous dans cette maison ont été pétris par la tradition ignatienne, une manière de vivre la foi où le croyant prend des moyens pour se laisser approcher par le Christ dans son humanité, pour se laisser rejoindre par lui au point où il en est, pour se laisser conduire par lui et s’exercer à lui faire réponse. Nous avons souvent découvert, à cette occasion, l’infinie patience de Dieu à notre égard. C’est pourquoi aussi, tous ces combats que je viens de citer (qui ont vraiment je crois, quelque chose de crucial), c’est avec cette patience et, j’ajouterai, avec cet humour vis-à-vis des lenteurs de l’humanité et de nos propres lenteurs, que nous sommes appelés à le mener.