« L’auto-grâce n’a pas de sens, en théologie comme en politique »

Peut-on se gracier soi-même ? Le point de vue du père Alain Thomasset, dans La Croix du 5 juin 2018

En théologie, la grâce est un don de Dieu qui accompagne les hommes dans leurs vies et exprime ainsi sa miséricorde envers eux. Le pardon de leurs péchés les replace sur un chemin de foi et de charité. Dieu n’ayant rien d’autre à donner que lui-même, la grâce est la communication de Dieu lui-même. Les théologiens distinguent différents types de grâce comme la grâce habituelle, une sorte de disposition permanente qui nous rend agréable à Dieu, et la grâce actuelle, donnée par Dieu de manière ponctuelle pour notre conversion. Dans le sacrement de réconciliation par exemple, la grâce est le don du pardon que transmet le prêtre.

Mais la grâce suppose aussi une collaboration de la part de l’homme, qui doit savoir la recevoir, la demander également. Le Pape François insiste beaucoup sur le travail de la grâce qui nous aide à dépasser nos incapacités à répondre à l’appel de Dieu et à manifester son amour. « Elle est miséricorde, imméritée, inconditionnelle et gratuite », écrit-il. Au XVIe-XVIIe siècle, au moment de la casuistique, il a existé une grande controverse sur les liens entre liberté et grâce et au moment de la Réforme, entre nature et grâce.

L’homme a-t-il la capacité de se sauver lui-même ? Le péché originel a-t-il tellement détruit sa nature qu’il est incapable de faire le bien ? La pensée de Saint Thomas fournit une synthèse à ce débat qui ressurgit à différents moments de l’histoire chrétienne. Selon lui, la grâce ne détruit pas, ne remplace pas la nature humaine mais l’élève, la perfectionne, l’accomplit. Il n’y a pas concurrence entre la liberté de l’homme et la grâce divine, offerte et accessible à tous. La grâce est une aide à l’action humaine vers le bien.

En politique, la grâce devient le pouvoir du souverain qui a un droit régalien de l’octroyer. Sous l’Ancien Régime, le roi, couronné par une onction semblable à celle du roi David, se veut d’ailleurs une figure du Christ. Aujourd’hui, la grâce présidentielle donne au président de la République la capacité de lever une peine. C’est un acte de pardon qui en un sens peut être comparé au pardon de péchés. Mais dans un cas, c’est la faute morale que l’on pardonne ; dans l’autre, la faute légale. Le président récompense parfois un bon comportement mais il a aussi le pouvoir de le faire parce qu’il le juge bon, parce qu’il existe par exemple des doutes sur la culpabilité.

Cette grâce n’est pas « imméritée » comme celle de Dieu. Mais dans les deux champs, théologique et politique, la grâce implique une communication avec l’autre, elle est octroyée à quelqu’un par quelqu’un d’autre. L’auto-grâce n’existe pas.

Lire le deuxième point de vue du débat

Recueilli par  Béatrice Bouniol
Photo © P. Alain Thomasset, jésuite, professeur de théologie morale-18 novembre 2015 /  Ouzounoff/Centre Sevres