Entretien avec Guilhem Causse : « Les chinois et la pensée de Paul Ricœur »

Centre Sèvres : Bonjour Guilhem, vous êtes jésuite, docteur en philosophie, spécialiste de la pensée de Paul Ricœur, vos travaux vous ont conduit plusieurs fois en Chine.

Guilhem Causse : J’ai été invité à trois reprises par l’Université Sun Yat-sen de Canton. C’est une université d’État qui compte environ 80 000 étudiants. Elle comporte un important département de philosophie, dont une branche est dédiée à la philosophie française contemporaine. Ces dernières années, j’ai été invité à donner des cours sur les philosophies de Paul Ricœur, Jean-Luc Marion, et plus largement sur l’histoire de la philosophie française de Montaigne à nos jours.

 

CS : Est-ce que finalement les Chinois se révèlent sensibilisés par les penseurs français ?
GC : Il est certain que les philosophes français les plus en vogue en Chine sont ceux qui se sont fait un nom aux États-Unis : Derrida, Foucault, Ricœur, Marion. Marion enseigne ainsi à Chicago, où il a succédé à Ricœur. La philosophie allemande est aussi très à l’honneur : non seulement Marx, mais aussi les philosophes de l’idéalisme (Kant et Hegel) et leurs détracteurs (Nietzsche, Heidegger). C’est cependant la phénoménologie qui remporte les suffrages, celle de Husserl d’abord, et celle de ses disciples et critiques, comme Emmanuel Lévinas, Maurice Merleau-Ponty, Michel Henry ou Jean-Luc Marion. Il y a deux ans, le Centre Sèvres a ainsi accueilli le professeur Zhu Gang, pour une présentation de son travail de traduction de Totalité et Infini en Chinois.

 

CS : En quoi Paul Ricœur est intéressant pour les Chinois ?
GC : Ricœur présente un double intérêt pour les Chinois, pour sa phénoménologie d’une part, pour son herméneutique d’autre part. Dès son premier grand ouvrage, le Volontaire et l’Involontaire, puis à des moments clés de son œuvre (Temps et Récit ; La mémoire, l’histoire, l’oubli), Ricœur a recours à la phénoménologie pour décrire des aspects de la conscience – la volonté, la temporalité, la mémoire – et cet aspect de son œuvre intéresse nombre de philosophes chinois contemporains. Mais son herméneutique intéresse aussi. En effet, la tradition chinoise ressemble à la tradition juive et chrétienne d’une pensée qui s’élabore à partir d’un ensemble de textes canoniques : la Bible pour nous, les Classiques pour eux. L’herméneutique, qui est l’art ou la science de l’interprétation – et d’abord de l’interprétation des textes – est le lieu d’un dialogue fructueux entre nos traditions.

 

CS : Sa pensée rejoint -elle les éléments de leur culture et de leurs traditions ? ou résonne-t-elle plutôt avec des choses contemporaines ?
GC : C’est là le troisième intérêt de Ricœur : pour les penseurs chinois, la phénoménologie est une approche philosophique proprement contemporaine, en phase avec un monde où dominent les sciences et les techniques, tandis que l’herméneutique se tourne vers la tradition, vers un passé parfois lointain. Ricœur cherche à articuler ces deux approches, montrant comment l’histoire – qui continue – et l’actualité – le moment avancé de l’histoire – dialoguent.

 

CS : Et pour vous, comme philosophe, ce contact avec la culture chinoise ouvre-t-il des questions ?
GC : La confrontation à une autre langue, une autre culture, est très stimulante. Je ne dirais pas que la Chine est l’Autre (avec un grand « A »), comme une Transcendance sans Dieu qui viendrait ouvrir le Moi occidental. Je suis davantage sensible à ce que Ricœur relève à propos de la traduction : ce qui la rend possible, c’est, dans chaque langue, la possibilité de dire la même chose de plusieurs manières. Nous en faisons tous l’expérience : pour nous faire comprendre, nous varions les manières de dires, jusqu’à ce que l’accord se fasse. Souvent, les étudiants chinois me posent des questions qui m’étonnent, car elles portent sur des aspects qui me semblaient évidents. Leurs questions mettent à jour mes préjugés, et me demandent de les expliciter, de les confronter à leurs objections. Il n’y a pas de philosophie sans préjugés, comme il n’y a pas de philosophie sans travail sur les préjugés, pour y discerner ce qui est vivifiant de ce qui ne n’est pas.

 

CS : Pourriez-vous donner un exemple ?
GC : Un étudiant me demandait pourquoi la honte est, chez Sartre, le sentiment qui permet d’ouvrir le moi à l’altérité. L’exemple de Sartre me semblait éclairant : je marche dans un couloir, j’entends un bruit dans une pièce, je m’arrête pour regarder par le trou de la serrure. Soudain, je sens quelqu’un qui me regarde et je suis pris de honte.
J’étais dans mon monde, occupé de moi-même et un autre fait irruption. La honte est cette irruption de l’autre pour moi. Les étudiants ne comprenaient pas : je leur ai alors demandé de me rapporter des exemples de honte. Ce qui m’a frappé, c’est que la honte supposait une appartenance préalable, la famille, un groupe d’amis, etc. ; pour eux, la honte n’est pas le sentiment qui fait passer du moi à autrui, mais c’est le sentiment qui fait passer de la communauté à l’isolement. Cela a été confirmé par un professeur de philosophie chinoise que j’ai interrogé : chez Confucius, la plus grande honte, c’est de ne pas avoir honte. Autrement dit, être un homme, c’est percevoir de manière quasi physique, le comportement commandé par une circonstance : celui qui ne perçoit pas cela, qui est sourd à cette parole diffuse, est objet de honte.
Par cet exemple, nous voyons comment nous avons pu, eux et moi, expliciter davantage nos présupposés : ainsi, pour Sartre, c’est le Moi qui au point de départ ; pour eux, ce sont les circonstances et la communauté. Une fois explicité, nous sommes invités à justifier ou amender cet a priori.
Enfin, je ne veux pas terminer sans évoquer la calligraphie chinoise : cette pratique est une porte d’entrée privilégiée dans la culture et la pensée chinoise. C’est un geste où passe un souffle, laissant une trace et des espaces, en témoignage d’une humanité qui s’accomplit : s’y inscrit une multiple conversation, entre maître et disciple, le souffle et soi, soi et les autres, l’homme et la nature. Cette pratique pose au cœur de la tradition chinoise, en même temps qu’elle consonne étonnamment avec la manière de procéder d’Ignace.