Crise dans l’Eglise

En amont de la soirée Mardi d’Ethique publique du 2 octobre 2018 intitulée Eglise, du scandale à la réforme, François Euvé, s.j., rédacteur en chef de la revue Etudes, nous donne des clés de lecture pour tenter de décrypter les sujets difficiles et douloureux qui secouent l’Eglise en ce moment.

Comment évaluez-vous la gravité de cette crise ?
La gravité de la crise ne tient pas tant aux affaires de pédophilie, phénomène malheureusement bien documenté maintenant, qu’à la manière dont elles ont été gérées par l’institution ecclésiale. S’y ajoutent d’ailleurs d’autres affaires d’abus, comme ce qui s’est passé en particulier dans certains établissements irlandais, qui ont été dissimulées. Le manque de transparence, qui va parfois jusqu’à la destruction de documents compromettants, affecte la crédibilité de l’Eglise. Dans les affaires de pédophilie, ce qui attire aussi l’attention est l’impression de ne pas s’être vraiment soucié des victimes, de ne pas les avoir suffisamment écoutées pour percevoir la gravité de ce qu’elles ont vécu. On a le sentiment que l’institution a voulu se défendre elle-même. Cela dénote une attitude « supérieure » qui juge de tout sans être jugée par personne. Une telle manière de faire est un terreau favorable au développement d’« abus » de toutes sortes, en particulier de pouvoir. La théologie ancienne a tendu à faire de « l’homme d’Eglise » un être à part du commun des mortels, « sacralisé ». Le contraste entre un discours de l’Eglise très exigeant en matière sexuelle et des pratiques contraires, même très minoritaires (mais dont on ne parle pas), est insupportable.

A quels changements profonds de l’institution cela appelle ?
Des débats tournent autour du « cléricalisme », un mot qu’emploie le pape François, en particulier dans sa « Lettre au peuple de Dieu ». C’est une manière de se situer en « surplomb », de juger « de haut », à l’encontre de l’attitude de service à laquelle invite l’Evangile. Il convient de réfléchir sérieusement sur la notion de « sacerdoce commun » des fidèles, de retrouver davantage le sens de la fraternité, un thème très important dans les premières communautés chrétiennes. On voit qu’un point délicat est le rapport à la sexualité, au sein d’une société dont les mœurs, au moins en Occident, ont profondément bougé. Il est important que la part féminine de l’Eglise puisse s’exprimer largement, participer à la réflexion collective, y compris en ce qui concerne « la foi et les mœurs ». L’Eglise repose sur une parole non seulement « libérée » mais surtout partagée.

Y-a-t-il déjà des mesures prises qui vont dans ce sens ?
S’il s’agit de la pédophilie proprement dite, on peut dire que des mesures efficaces ont été prises. Mais une réflexion plus profonde reste à mener sur la manière dont l’Eglise fonctionne. Comment réaliser effectivement ce qui est dit au point précédent ? Comment dépasser concrètement le dualisme clerc/laïc ? Comment hommes et femmes peuvent participer effectivement au gouvernement de l’Eglise, à la rédaction des documents importants ? Plus qu’une réforme des structures, c’est un changement d’état d’esprit. C’est donc un processus de longue durée, qui ne sera pas sans risque ni possibilité d’échecs.

 

Interview du 26-09-2018